La production audiovisuelle logicielle s’impose progressivement comme l’une des évolutions majeures du secteur broadcast.
Invité du plateau SATIS TV Mediakwest, Ian Cockett, partage une analyse particulièrement lucide des mutations en cours : généralisation des infrastructures cloud, montée en puissance des architectures COTS, évolution du ST 2110 et émergence de nouveaux standards d’interopérabilité…
Pour lui, la question n’est plus de savoir si l’industrie basculera vers des workflows logiciels, mais comment elle parviendra à concilier innovation, fiabilité opérationnelle et contraintes économiques.
Parole d’expert
« La transition vers les logiciels est inévitable, mais l’interopérabilité reste le vrai défi »
— Ian Cockett
Du matériel propriétaire aux plateformes logicielles
Le mouvement est engagé depuis plus d’une décennie. Ian Cockett rappelle que le broadcast a déjà connu plusieurs vagues de virtualisation : les serveurs vidéo dédiés ont laissé place aux solutions « channel-in-a-box », puis aux infrastructures reposant sur des serveurs informatiques standards.
Aujourd’hui, la même logique gagne la production.
L’évolution ne concerne plus uniquement les outils de streaming ou les plateformes utilisées par les créateurs de contenus numériques. Elle touche désormais les productions sportives, les émissions de prime time et les opérations live de grande ampleur.
Le moteur de cette transformation est bien connu : les composants COTS (Commercial Off-The-Shelf), autrement dit les serveurs et infrastructures informatiques disponibles sur le marché, dont les performances ont considérablement progressé ces dernières années.
Le cloud ouvre des possibilités inédites
L’un des principaux avantages des architectures logicielles réside dans leur capacité à exécuter des workflows impossibles à reproduire avec des infrastructures traditionnelles.
La virtualisation des ressources permet de créer des chaînes de production plus souples, plus évolutives et capables de s’adapter rapidement aux besoins des opérations.
Pour autant, Ian Cockett ne croit pas à une disparition rapide des infrastructures IP existantes.
Chez Warner Bros. Discovery, les architectures ST 2110 déployées depuis plusieurs années continuent de démontrer leur pertinence pour les opérations à grande échelle. Elles cohabitent aujourd’hui avec des solutions logicielles et des équipements FPGA plus traditionnels au sein d’environnements hybrides.
Cette coexistence pourrait durer encore longtemps…
ST 2110 et logiciels : une convergence plutôt qu’un remplacement
Contrairement à certains discours annonçant une rupture brutale, Ian Cockett décrit plutôt une phase de convergence technologique.
Les grandes plateformes IP construites autour du ST 2110 représentent des investissements considérables. Elles offrent également une robustesse difficile à reproduire dans des environnements entièrement virtualisés.
La réalité opérationnelle pousse donc vers des modèles hybrides où coexistent :
- infrastructures ST 2110 ;
- traitements logiciels ;
- ressources cloud ;
- équipements FPGA spécialisés.
Cette approche pragmatique permet de tirer parti des avantages de chaque technologie tout en limitant les risques opérationnels.
L’interopérabilité, véritable enjeu de la décennie
L’autre sujet majeur abordé par Ian Cockett concerne l’interopérabilité.
Selon lui, l’industrie audiovisuelle ne pourra pleinement profiter des bénéfices du logiciel qu’à condition de pouvoir assembler librement les meilleurs outils disponibles sur le marché.
L’apparition de technologies comme MXL, présentée à l’IBC, va dans ce sens. L’objectif est de permettre à différentes applications de partager des ressources et de fonctionner ensemble de manière transparente.
Une logique déjà familière dans le monde de l’audio professionnel, où les plugins de différents éditeurs cohabitent depuis des décennies.
Mais le chemin reste long.
La complexité des dépendances logicielles, des API et des environnements virtualisés rend aujourd’hui le remplacement d’un composant beaucoup plus délicat que celui d’un équipement physique dans une infrastructure SDI classique.
Le cloud public a encore ses limites
Si le cloud fascine, Ian Cockett rappelle également ses contraintes.
Produire quelques flux est aujourd’hui relativement simple. Gérer plusieurs centaines de canaux, des capacités d’enregistrement massives et des infrastructures internationales reste en revanche extrêmement coûteux lorsqu’elles sont hébergées dans un cloud public.
À grande échelle, les équations économiques demeurent complexes.
Pour cette raison, de nombreux diffuseurs continueront probablement à privilégier des approches hybrides combinant infrastructures sur site, clouds privés et services publics selon les usages.
Une révolution portée par la vitesse du logiciel
Si Ian Cockett se montre prudent sur certains aspects, il ne doute pas du sens de l’histoire.
Selon lui, l’industrie ne pourra plus soutenir durablement les cycles de développement imposés par les architectures matérielles spécialisées.
Le logiciel permet des évolutions plus rapides, des mises à jour plus fréquentes et une innovation continue.
L’arrivée des outils d’intelligence artificielle dans les processus de développement accélère encore cette dynamique.
La question n’est donc plus de savoir si les logiciels remplaceront progressivement les architectures propriétaires, mais à quel rythme cette transition se produira.
Quel conseil pour les diffuseurs et producteurs ?
Face à cette mutation, Ian Cockett recommande une approche pragmatique. Son premier conseil est simple : expérimenter.
De nombreuses plateformes logicielles peuvent aujourd’hui être testées facilement. Certaines proposent même des versions d’évaluation gratuites permettant aux équipes techniques et éditoriales de se familiariser avec ces nouveaux environnements. La priorité n’est pas technologique : Il s’agit surtout de favoriser la créativité des équipes en leur donnant accès aux outils les plus adaptés à leurs besoins.
Car, au final, rappelle Ian Cockett, ce qui fait la valeur de la télévision reste avant tout la capacité des professionnels à raconter des histoires, produire des événements et imaginer de nouvelles expériences pour les publics…
L’avis de la rédaction
L’intervention d’Ian Cockett apporte un contrepoint particulièrement intéressant aux discours parfois excessivement enthousiastes autour du cloud et de l’IA.
Chez Warner Bros. Discovery, la transformation vers des architectures logicielles est engagée, mais elle s’inscrit dans une logique de coexistence avec les infrastructures ST 2110 déjà déployées. Un rappel utile : dans le broadcast, l’innovation ne se mesure pas seulement à la nouveauté technologique, mais aussi à sa capacité à fonctionner durablement à grande échelle.
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Ian Cockett intervenait aussi sur la conférence SATIS 2025 : Cloud : les défis des acteurs média planétaires (également disponible en replay sur la chaîne SATIS de Moovee)